Depuis quelque temps je passe l’après-midi dans les ravins à dessiner.
Tous les dessins sont réalisés sur un papier A4.
Pour vous mettre dans l’ambiance, voici un son capté et un texte qui tente de décrire ce que je cherche …
Le pinceau suit le mouvement des feuillages, de l’eau, des rochers du ravin, il saute, danse, virevolte.
Le geste devient malhabile à poursuivre les rayons de lumières, le frémissement du vent.
On perd le fil, on n’y voit plus rien, on en oublie où on est.
Le bruit blanc de l’eau tournoie dans la tête, la trame de l’espace se délite…
Soudain, à nouveau, une forme accroche le regard : vite tremper le pinceau dans l’encre, poser la tache. Est-ce cela ? Non… Mais, presque ! On y était, dans cette feuille du chêne se balançant au vent. On a bien senti le courant d’air.
Quelle jubilation quand le temps d’un dessin, le sentiment du vivant nous traverse.
Tous ces moments de plénitude finiront en gravures ou peintures, et en envies de recommencer à jouer, être là :
commencer cette fois par l’ombre que le rocher jette dans l’eau, suivre les verts bariolés des feuilles jusqu’au ciel, contourner le nuage qui s’évapore déjà, redescendre de branches en branches jusqu’au rocher ensoleillé ; plonger dans l’eau ! Il faut dire, il fait si chaud en cet après-midi de juin…
Corinne Leforestier – Chaudon – juin 2025
Et vous, avez-vous envie de vous perdre dans le paysage ?
Où vous poseriez-vous ?
Le blog prend ses quartiers d’été : prochaine mise à jour le 27 juillet
Depuis longtemps, j’étouffais dans ma peau.
Un jus brûlant coulait avec ma sève
Et je commence à croire que j’existe.
Ô ciel, un bras qui me sort de l’écorce
Et veut déjà toucher, goûter le vide
Où s’étendaient mes branches anxieuses !
Je pousse un nez, un œil et des oreilles
Comme des fruits longuement médités.
Je tends aussi mille bourgeons guettant
L’odeur du monde et le cri d’une rose.
Il va me naître un ventre où le désir
Dresse l’avide élan vers une étreinte !
Mon cœur de bois veut faire un long signal,
Ma chevelure en fleur plaît aux oiseaux
Et quelquefois un orage sans gîte
Vient pondre un œuf noir entre mes épaules.
Je ne sais si la fièvre m’appartient
Que je sens battre au fond de mes racines.
Est-ce l’appel d’un soleil invisible
Plus exigeant même que le soleil ?
Son feu me brûle et me glace à la fois.
J’abonde et je retiens, j’invente un dieu,
Mais j’obéis à ce dieu que j’invente
… Trésor et flamme ! Et quant aux hirondelles,
J’en fais éclater des volées !…
Norge – Les coq-à-l’âne – Gallimard NRF
Voici quelques détails de la peinture à contempler, écouter ?
Le vent d’Est apporte de nouveau les splendeurs printanières
les saules peu à peu verdissent , les plantes commencent à pousser
à me regarder dans l’eau, pourquoi être effrayé par la neige sur mes deux tempes ?
Combien de gens ont pu contempler les fleurs de quatre règnes ?
Chaque instant qui passe est instant de grâce
aux choses réjouissantes des trois mois de printemps il n’y a pas de limite
les visiteurs qui viennent me voir n’ont qu’à écouter à travers les haies
Là où retentissent les rires c’est ma maison
Yuan Mei « Epicurien taoïste » – Edition Moundarren
Voici une autre calligraphie du même poème
le poème « vent d’est » de Yuan Mei yuan-mei-vent-est-東風-袁枚 calligraphié en xingshu – 2025 corinne leforestier
Les arbres se livrent peu à peu à leurs branches, penchent vers leur couleur et poussent en tous sens des feuilles pour se gagner les murmures de l’air. Ils respectent comme des dieux leurs images dans les étangs où tombent parfois des feuilles sacrifiées.
Les racines se demandent s’il faut ainsi s’accoupler au sol. Au milieu de la nuit l’une sort de terre pour écouter les étoiles et trembler.
La mer entend un bruit merveilleux et ignore en être la cause.
Les poissons qui se croisent feignent de ne pas se voir.
Puis se cherchent durant des siècles.
Les rivières s’étonnent d’emporter toujours le ciel au fond de leur voyage et que le ciel les oublie. Le ciel ne pose qu’une patte sur l’horizon, l’autre restant en l’air, immobile, dans une attente circulaire.
Tout le jour la lumière essaie des plumages différents et parfois, au milieu de la nuit, dans l’insomnie des couleurs.
La terre se croit une forêt, une montagne, un caillou, un souvenir. Elle a peur de l’horizon et craint de se disperser, de se trahir, de se tourner le dos. La nuit, le corps le long des corps, les visages près des visages, les fronts touchant les fronts, pour que les rêves se prêtent main-forte. L’âme bourdonne et s’approche pour voir comment bat un cour dans le sommeil. Elle confond les étoiles avec les grillons et les cigales. Elle aime le soleil qui n’ose pas pénétrer dans les cavernes et se couche comme un chien devant le seuil.
On reconnaît les songes de chacun au dessin des paupières endormies.
Passent des animaux précédés d’un cou immense qui sonde l’inconnu, l’écartant à droite et à gauche, avec le plus grand soin. Ils défrichent l’air vierge. Sans en parler aux autres insectes les fourmis montent sur la cime des arbres pour regarder.
Quand des tribus se rencontrent on se souffle au visage comme font les buffles qui se voient pour la première fois. On se regarde de tout près jusqu’à ce que les regards mettent le feu aux yeux. Alors on recule et on se saute à la gorge.
Les animaux se demandent lequel parmi eux sera l’homme un jour. Ils consultent l’horizon et le vent qui vient de l’avenir. Ils pensent que peut-être l’homme rampe déjà dans l’herbe et les regarde tour à tour présumant de leur chair et de son goût.
L’homme se demande si vraiment ce sera lui.
Une question fondâme que pose Vitou à Mortobou .
Bientôt d’autres questions philosophiques de nos deux héroïnes à découvrir sur le site galerie de l’artiste ici
En attendant, je vous laisse y répondre pour vous-mêmes
et vous souhaite un bel été
le chant de l’eau- technique mixte sur toile 100 x 81 – 2024 – Corinne Leforestier
Le chant de l’eau
L’entendez-vous, l’entendez-vous
Le menu flot sur les cailloux ?
Il passe et court et glisse,
Et doucement dédie aux branches,
Qui sur son cours se penchent,
Sa chanson lisse.
Là-bas,
Le petit bois de cornouillers
Où l’on disait que Mélusine
Jadis, sur un tapis de perles fines,
Au clair de lune, en blancs souliers
Dansa ;
Le petit bois de cornouillers
Et tous ses hôtes familiers,
Et les putois et les fouines,
Et les souris et les mulots,
Écoutent
Loin des sentes et loin des routes
Le bruit de l’eau…
Depuis le début de l’été, jambe cassée, j’ai rendez-vous avec les arbres tous les matins et tous les soirs avant et après le lever du soleil. Il fait alors bon sur la terrasse. Je peux dessiner tranquillement presque deux heures.
Dessiner un même motif pendant deux mois apporte une autre façon d’être reliée. La lumière change mais aussi la manière d’être attentive à ce qu’on croit connaître et qu’on finit par ne plus voir ! Une aventure de chaque instant avec bien sûr quelques écueils, mais chemin faisant, de belles surprises.
Je suis certaine aussi que ces heures passées en contemplation, crayon ou pinceau à la main, alimenteront mes prochaines peintures.
J’espère que ces dessins en donneront un aperçu.
Les dessins ci-dessous sont réalisés sur un papier 160g – format A2 (42 x 59,4)
à la gauche du tilleul – fusain
sous le saule – craie conté
à la gauche du tilleul – encre
le frêne – encre
le pommier – craie conté
Ci-dessous, une autre série de dessins à l’encre au format A4
Du côté des chênes, plein Est
Du côté du tilleul, plein Ouest
le vent d’ouest
En dessinant, je pensais aussi souvent à certains passages du livre « je suis ce que je vois » de Alexandre Hollan
Voir, c’est aussi reconnaître le moment où une perception résonne dans le corps.
Maintenir une partie de l’attention au monde extérieur permet au regard de prendre corps. Une réalité plus profonde apparaît… Une image plus stable, plus durable. Je commence à avoir contact avec ce que je vois. En avoir un goût, une sensation.
Regarder avec attention, avec patience et souplesse, pour réinventer, pour retrouver quelque chose. Regarder n‘est pas rien, c’est un travail « à l’envers » : se détacher du concept, des formulations, de l’envie de s’exprimer, de l’envie de se mettre à dessiner, à peindre.
Une impression est un contact bref entre le monde extérieur et quelque chose qui intérieurement lui correspond.
Le regard procède par touches et rebondissements, d’où des vibrations à la surface du dessin.
L’œil ne voit pas la ligne. La ligne est dans le temps. La vision est hors du temps. Dessiner le mouvement c’est courir dans le visible.
Laisser le regard s’élargir. Ne pas s’arrêter sur un détail. Ramener le regard perdu dans le monde. Loucher, brouiller le regard pour qu’il se libère des formes qui le captent.